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Oct 15

Pour une approche sommaire du Panthéon d’Augiéras

Un point de départ arbitraire mais significatif, Salonique, juillet 1963. Le moment est privilégié, installé dans une plénitude de moyens, un instant de stabilité qui sera bref. Juillard vient de publier L’Apprenti Sorcier. La Galerie Gérard Mourgues présente une centaine « d’Icônes Modernes », boulevard Raspail. La contrainte du mariage dégage plus de temps qui peut être réservé à la création. L’homme a la conviction de maîtriser, enfin, un style en peinture. Et, curieusement, ce troisième livre échappe à la ligne des deux premiers, s’éloignant de « l’essai « , il est ouvrage de littérature, comme une sorte de pause pour une écriture parallèle. Augiéras se mettant en récréation dans un exercice de style, il en avait conscience, et cela, d’ailleurs, lui donnait du plaisir, un intérêt curieux.

Donc Augiéras achète, sur un marché grec, une casquette qui le séduit immédiatement par ses origines peu douteuses, par l’immédiate provocation qui vient d’elle,  épave ou surplus d’une armée en déroute. Cependant, si on se balade et fanfaronne avec ce couvre-chef dans les basses rues du port, en abordant les lieux d’histoire, pentes de l’Acropole ou Musée d’Athènes, la casquette triomphante est mise au repos, prise dans la ceinture. Une exigence adaptée, pour le corps et l’esprit, selon la qualité du lieu. Lucidité pour une allégeance, les valeurs ne se mélangent pas. On ne joue pas … toujours

ISIS, LES DIEUX CALMES

Et, pour mieux s’approprier cette coiffure, on lui accroche une petite effigie d’Isis, en cuivre, assez précieusement ciselée.

D’où vient cette amulette ?

De la rue Lamartine, au 8, à Périgueux. Primitivement, elle servait de pendeloque à une Gypsi d’albâtre qui trônait sur un socle dans l’entrée de la tante. Rituellement, chaque jour, à midi, elle était embrassée en même temps que le neveu posait sur sa tête son bonnet de cuir, avant de passer à table … quand il habitait la ville. Un jour, elle fut dépouillée de son ornement.

Augiéras aurait préféré, sans doute, que ce fût un Osiris, sans doute, quoique… cette fille remarquablement racée, amoureuse et dévorée de passion pour son époux, cette partenaire puissante, pleine d’originalité ; sœur, femme, mère, génisse coiffée de cornes splendides, en voilà assez pour souhaiter l’avoir à soi, pour satisfaire un fort besoin d’être avec ces dieux calmes qui règnent sur l’univers solaire et ténébreux du Nil.

Participer corps et âme à leur mythologie.

 

OSIRIS, LE VOYAGE DES MORTS

Augiéras l’a interrogé sous la forme de cette statuette présentée dans les vitrines du Louvre. Remarquable dans son  aspect d’apparition. La double couronne sur la tête, légèrement penchée, avec crosse et fouet, mais ce qui fascine dans le faciès négroïde : les yeux hallucinés, tellement étranges, ils se vrillent dans l’âme en regard.

Ceux d’un Voyant. Dans un Ordre qui nous échappe. Pour plus et mieux qu’un simple esprit qui serait de Justice. Ces mêmes yeux ouvrent à un autre univers.

Moscophore. Le Compagnon d’Eternité.

Une impression à peu près semblable venait de l’examen des statues archaïques grecques, et plus précisément celle de Moscophore, au musée de l’Acropole, celui-là, jeune homme très beau, tout rayonnant et chargé d’un veau, la perle du testicule posée sur son épaule – initié ? Certainement pas, mais tant de fraîcheur ruisselle de lui ! En faire un compagnon d’éternité.

 

TEZCATLIPOCA, L’UNIVERS TENEBREUX

Pour d’autres raisons, plus obscures, souterraines, Augiéras invoquait aussi ce dieu mexicain figuré sur un pectoral. Tezcatlipoca, qui préside à la guerre, son rictus est terrible, les dents comme autant de crocs pour un piège – Mâche-Fer. Besoin de se faire peur, d’entrouvrir sur l’univers ténébreux ? De cette représentation viendront peut-être les dentelures en triangles alternés rouge et noir qui cernent comme une gueule quelques petits icônes. Protection, enfermement, mort pour une renaissance ? De même, est-ce l’Egypte qui aurait inspiré ces figures symboliques revenant avec une belle fréquence dans les compositions réalisées autour de 1962-64 : l’oiseau rapace, planant au-dessus des personnages de la scène, noir, doré ou blanc ? De quelle scène mythologique est tiré le garçon dressé au-dessus du lit de fer, avec son fouet ou la faucille, quel rôle lui est confié, peseur d’âmes, justicier … ? Le jeu est complexe mais très élaboré.

 

OCEANIE, LE FETICHE POLYNESIEN

Dans une autre direction, l’Océanie. Que de temps mis à interroger ce fétiche polynésien, (les brisures de tabac conservées dans la pliure de la page en attestent, de même que l’auréole laissée par le bol de café posé là ), une parure d’écorce peinte de paille, mais ce sont surtout les yeux qui accrochent, figurés par une grosse perle posée au milieu d’une coquille de nacre, des yeux pédonculés, vivants d’une vie d’ailleurs, souterraine, marine, extra-lucide.

 

SUMER, LES YEUX AVIDES

Ce même principe d’yeux comme projetés hors des orbites, on le trouve dans les statues sumériennes pour les petites effigies des civilisations de l’Egée, mais également chez Picasso … Augiéras s’en est inspiré quand il peignait ses garçons de ferme, vers 1946-48, au temps de « Noces avec l’Occident ». L’un d’entre eux n’a pas été perdu, ayant été donné à l’époque à Marcel Loth. Une tête lunaire, lancée en avant, qui serait ivre ou sevrée de sensations inconnues, des lèvres gorgées comme un fruit mûr, les yeux surtout, ahuris, exorbités pour tâter le monde, quasi aveugles à la terre et marchant vers une autre lumière. La macrophoto de têtes d’insectes donne parfois cette impression en nous révélant tout un système de protubérances qui hésitent, palpent. Egalement les ocelles, chacun œil rudimentaire mais qui, justaxposés, deviennent une optique rare qui multiplie en l’éclatant une image simple. Et, si ce kaléïdoscope s’approchait mieux d’une traduction de la vie intense ? Nous sommes là en présence d’un autre regard. Augiéras, assurément, a voulu appréhender l’univers qui se cache. Avec lui, l’anticipation se frôle. Avec ses dernières démarches, sur les falaises de Domme en 1970, avec son dernier livre, il a voulu cela.

 

NYMPHES, LES BRUMES D’HYPERBOREE

La liste des interrogations-vénérations ne serait pas complète, si ne figuraient aussi quelques unes des petites divinités des eaux. Aller au Nord  pour les rencontrer, Germanie, Suède, le monde flou des Nibelungen. Augiéras pouvait être aussi fasciné par les brumes, les eaux noires, la  vasque claire d’une source. Dans son éveil religieux passaient aussi ces corps fluides de nymphes. N’avait-il pas peint en 1959, une icône réservée ? Pour le faire naître par magie, l’Etre que ses sens appelaient ! L’œuvre existe : noyée dans des vert froids, une femme-enfant s’éveille. Combien de fois n’a-t-il pas revendiqué pour seule épouse … la Vézère ! Elle qui était consultée, qui apaisait les peurs, à qui l’on sacrifiait. A vingt an, à quarante an, et pleinement lucide.

 

POUR COMPLETER LE DIPTYPQUE

Quand à Meyrals, en hiver 1965, le cœur fatigué, l’esprit bourré de solitude noire, il appelait son double,  cet Abdallah peint des années auparavant, et qui l’avait accompagné, qui logeait dans une alcôve de chaux blanche : « viens à moi, j’ai besoin de toi ». Le silence autour hanté soudain d’une voix amie. Au seuil du prosaïque, le merveilleux apparu. Augiéras a vécu cet état de prière, homme de foi, de spiritualité. Sa vie ne fut pas une errance au sens ordinaire, mais une marche dirigée. Par lui, c’est certain. Par d’autres, la réponse est en suspens.

Laissons-lui le soin de conclure avec une lettre qui ne fut pas envoyée, mais probablement destinée à Pierre Charles Nivière en 1970. Un fragment en a été retrouvé quinze ans après la mort, dans le grenier de l’hospice, au cours d’une visite mémoire (pour vivifier cette lecture, il faudrait l’accompagner de percussions violentes, des galets frappés à l’extérieur, en lieu clos, une corde d’acier tendue sur une caisse de résonnance et sollicitée rythmiquement, la voix gronde, venue du tréfonds.

« J’ai vécu seul sur un îlot rocheux, dans une haie sauvage de Pathmos, seul dans le silence et la méditation, immobile des jours entiers … l’esprit débarrassé de toute impureté, de toute pensée profane. L’esprit clair comme un miroir face à l’Univers Divin, éternelle manifestation de l’Energie Primordiale ! Seul, environné d’eau bleue ! »

La « Planète d’Egypte » ne suffit plus à contenir

La foi dans la résurrection échappe à la Terre.

F.A, frappe à la porte de l’Aventure Absolue.

Paul Placet, Sarlat, jeudi 15 mai 1997.