Mai 02

Augiéras le barbare, Par Thierry Gandillot

Mort à 46 ans en 1971, François Augiéras laisse une œuvre écrite et peinte inclassable et parfois dérangeante. Une adolescence au temps du Maréchal le prouve.

C’était un homme étrange qu’on rencontrait sur les bords de la Vézère, au cœur de la Dordogne, «pays de revenants, de cavernes froides et de bois». A la maison de repos des Fougères, près de Brantôme, où il est admis, en août 1966, après un premier infarctus, à l’hospice de Domme ensuite, sa figure est connue. Ses extravagances aussi. Parfois, le soir, dans les vapeurs d’encens, il s’assied en tailleur sur son lit, absolument nu, pour jouer d’un grossier instrument de sa confection fabriqué avec un bidon, des cordes et une planche. Le jour, il court les bois, s’installe dans une de ces grottes qui truffent cette Dordogne où, dit-il, «j’habitais depuis quatre ou cinq siècles», pour y pratiquer des rites bizarres. Parfois, les autorités locales s’émeuvent de cet inquiétant troglodyte, la population se plaint et on lui envoie les gendarmes.

On lui connaît une épouse, auxiliaire des PTT à Hautefort, dans le nord-est du département. Parfois, il disparaît et la rumeur prétend qu’il est à Tunis, où ses peintures sont exposées, ou, peut-être, en Grèce. N’est-il pas en train d’écrire Un voyage au mont Athos? On dit que cet homme des cavernes a connu Gide et que, dans sa jeunesse, il a publié un livre scandaleux aux éditions de Minuit, sous un pseudonyme arabe. On dit encore qu’il a été méhariste en Algérie, berger en France.

Pourtant, quand, en décembre 1971, à l’âge de 46 ans, il succombe à un troisième infarctus au CHU de Périgueux, son acte de décès porte la mention «sans profession». Sa sépulture est dépourvue de pierre tombale, mais on aurait pu y graver cette forme d’autoportrait qu’il esquissait dans une lettre à Jean Chalon: «Il me semble parfois être une étrange étoile. Disons, si tu veux, un quasar, ces étoiles difficiles à situer, aux signaux très énigmatiques et sur lesquelles toutes les hypothèses sont possibles.»

François Augiéras est né aux Etats-Unis, où son père, pianiste, avait emmené son épouse, Suzanne, dessinatrice de mode d’origine polonaise. Mais, quand elle accouche d’un petit garçon, son mari est mort, emporté par une appendicite purulente. «Je n’ai pas eu de père: je cherche l’homme, la protection de l’homme. Je n’ai pas eu de frère: je cherche les garçons de mon âge comme un puissant aimant.» Quant à sa mère, installée auprès de sa belle-famille en Dordogne pour peindre sur porcelaine, il la trouve «besogneuse, idiote, inhumaine, sans affection pour moi, sans affection pour personne, et finalement dangereuse comme la peste à force de nullité». De son côté, elle craint que son fils «ne soit qu’un bon à rien».

En 1941, à l’âge de 16 ans, François commence par adhérer à un mouvement de jeunesse pétainiste. Non pour des raisons politiques, mais, se justifie-t-il, pour retrouver une forme de fraternité sauvage, au contact de la nature, avec des garçons de son âge. Par rejet du christianisme et attirance pour les rites païens, aussi. «Un sang barbare coule dans mes veines. J’en ai assez du christianisme, explique-t-il dans Une adolescence au temps du Maréchal, publié en 1968 par Christian Bourgois. […] Le germanisme m’intéressait, comme un retour aux forces cosmiques, solaires, la vraie religion de l’Europe. […] Etre antichrétien, oui; prohitlérien, non!»

Un an plus tard, il entre dans une troupe itinérante, le Théâtre du Berger, rejoint ensuite les Compagnons de France, garde des enfants délinquants, travaille dans une ferme. Lui qui se prend pour «un autre Rimbaud – un Rimbaud du temps du Maréchal» s’engage dans la marine et débarque en Algérie. Après de multiples aventures, il rejoint son oncle Marcel, un colonel en retraite qui vit en ermite au fin fond du désert. Il passera plusieurs mois, chez lui, à El Golea. De leur relation naîtra, en 1949, un livre scandaleux, Le Vieillard et l’enfant, publié chez l’éditeur de Périgueux Pierre Fanlac sous le pseudonyme d’Abdallah Chaamba et prétendument imprimé en Belgique. André Gide félicitera l’inconnu et les critiques joueront le jeu du jeune Arabe inconnu qui aurait appris le français sous la férule d’un vieux colonel lubrique. Augiéras, qui modifiera son texte jusqu’en 1957, maintiendra longtemps le mystère. Il ne signera pas ses œuvres avant son quatrième livre, vingt ans plus tard. Et, jusqu’à la fin de sa vie, il conservera la nostalgie du désert: «J’ai envie de revoir mon oncle, mes Arabes, mes rochers au clair de lune, le grand lit en fer de mon parent sur le toit de son borj. Je l’aime, mon oncle de la nuit; sa peau est douce et forte son étreinte; il me guérit de ma solitude.»

Entre deux voyages en Afrique ou en Grèce, où il fréquente assidûment les moines du mont Athos, il regagne toujours «l’étrange Périgord, si proche de l’Asie», et les rives de la Vézère, «sa seule épouse». Là, il peint, il écrit. Son dénuement est tel qu’il utilise des étoffes, des draps et des tables de bois volés à sa mère, ou des panneaux de contreplaqué, dont certains, selon des témoins, serviront à faire des clapiers à lapins. Il rédige L’Apprenti sorcier, qui sortira chez Julliard, en 1954, grâce au soutien de Jacques Brenner, où il raconte les scandaleuses amours, plus ou moins masochistes, entre un adolescent, un prêtre et un petit porteur de pain. Puis Une adolescence au temps du Maréchal, l’histoire de sa vie jusqu’en 1958, date à laquelle il entre dans la police saharienne pour garder le fort de Zirara. Un voyage au mont Athos, «séjour au Pays des Esprits selon la plus stricte orthodoxie bouddhiste et pythagoricienne», bizarrement placé sous le signe de Lovecraft, sera publié en 1970 par Flammarion, grâce aux efforts conjoints de Jean Chalon et d’Etienne Lalou. En revanche, Domme ou l’essai d’occupation ne trouvera pas d’éditeur avant 1982.

A mesure qu’il s’éloigne des hommes, Augiéras se rapproche du ciel. «J’entends l’appel venu des astres et c’est en moi d’abord qu’une nouvelle race est née.» Ou encore: «Je ne suis pas contre les autres hommes, simplement je me suis avancé vers plus de silence et de joie… et je refuse de revenir en arrière. Les hommes me rejoindront plus tard.» La brève notice biographique qu’il écrivit lui-même pour un de ses livres s’achevait par cette phrase: «Ayant abandonné ses études à 15 ans, il tourne assez vite à une sorte de vagabondage.» Trente ans après sa mort, le vagabondage se poursuit.
Source

Mar 07

Qu’était au juste François Augiéras (1925-1971), par Patrick Bergeron

Source Erudit.org

Fév 04

Archives Sonores de François Augiéras – Extraits du Voyage des morts lus par l’auteur

de Thibault Marconnet Pour tout lecteur passionné de François Augiéras, entendre la voix de cet écrivain à nul autre pareil est un moment d’intense …

Jan 15

François Augiéras, un barbare en Occident

Un barbare en OccidentUn barbare en Occident

Paul Placet est le témoin par excellence de la vie d’Augiéras, pour lequel il éprouve une véritable fascination. Il va le suivre et l’accompagner avec une passion étrange pendant vingt-trois ans. De 1948 à sa mort en 1971, il ne se passera pas de mois sans qu’une rencontre ou un échange de correspondance n’ait lieu entre les deux hommes. Témoin au mariage et au divorce d’Augiéras, Paul Placet effectuera avec lui trois voyages, au Mali, en Espagne, au mont Athos ; il visitera «l’oncle» à El Goléa, et il sera l’une des trois personnes qui suivront son cercueil, de la morgue de Périgueux au cimetière de Domme où il est enterré. Depuis la mort de son ami, il n’a de cesse de faire connaître son oeuvre et son génie. François Augiéras, un barbare en Occident est donc plus qu’une biographie. C’est l’histoire d’une aventure intellectuelle et d’une passion – et elle reste le point de départ indispensable à toute connaissance d’Augiéras. – Présentation de l’éditeur – Edition La Différence.
(date de publication : 12 janvier 2006)

France Culture

Déc 28

François Augiéras, un essai d’occupation. 26′. 16mm. 1998.

 

François Augiéras

Augiéras, un essai d’occupation

Regarder la VIDEO, Ajoutée le 7 oct. 2012

Quarante années sont passées depuis que l’écrivain François Augiéras nous laissait, avec pour dernière adresse une poignée de livres qui contribueront à modifier le destin de quelques-uns d’entre nous. Ce film, tourné en 16mm, ressuscite, avec une maladresse touchante, l’univers panthéiste d’Augiéras.

Oct 15

Pour une approche sommaire du Panthéon d’Augiéras

Un point de départ arbitraire mais significatif, Salonique, juillet 1963. Le moment est privilégié, installé dans une plénitude de moyens, un instant de stabilité qui sera bref. Juillard vient de publier L’Apprenti Sorcier. La Galerie Gérard Mourgues présente une centaine « d’Icônes Modernes », boulevard Raspail. La contrainte du mariage dégage plus de temps qui peut être réservé à la création. L’homme a la conviction de maîtriser, enfin, un style en peinture. Et, curieusement, ce troisième livre échappe à la ligne des deux premiers, s’éloignant de « l’essai « , il est ouvrage de littérature, comme une sorte de pause pour une écriture parallèle. Augiéras se mettant en récréation dans un exercice de style, il en avait conscience, et cela, d’ailleurs, lui donnait du plaisir, un intérêt curieux.

Donc Augiéras achète, sur un marché grec, une casquette qui le séduit immédiatement par ses origines peu douteuses, par l’immédiate provocation qui vient d’elle,  épave ou surplus d’une armée en déroute. Cependant, si on se balade et fanfaronne avec ce couvre-chef dans les basses rues du port, en abordant les lieux d’histoire, pentes de l’Acropole ou Musée d’Athènes, la casquette triomphante est mise au repos, prise dans la ceinture. Une exigence adaptée, pour le corps et l’esprit, selon la qualité du lieu. Lucidité pour une allégeance, les valeurs ne se mélangent pas. On ne joue pas … toujours

ISIS, LES DIEUX CALMES

Et, pour mieux s’approprier cette coiffure, on lui accroche une petite effigie d’Isis, en cuivre, assez précieusement ciselée.

D’où vient cette amulette ?

De la rue Lamartine, au 8, à Périgueux. Primitivement, elle servait de pendeloque à une Gypsi d’albâtre qui trônait sur un socle dans l’entrée de la tante. Rituellement, chaque jour, à midi, elle était embrassée en même temps que le neveu posait sur sa tête son bonnet de cuir, avant de passer à table … quand il habitait la ville. Un jour, elle fut dépouillée de son ornement.

Augiéras aurait préféré, sans doute, que ce fût un Osiris, sans doute, quoique… cette fille remarquablement racée, amoureuse et dévorée de passion pour son époux, cette partenaire puissante, pleine d’originalité ; sœur, femme, mère, génisse coiffée de cornes splendides, en voilà assez pour souhaiter l’avoir à soi, pour satisfaire un fort besoin d’être avec ces dieux calmes qui règnent sur l’univers solaire et ténébreux du Nil.

Participer corps et âme à leur mythologie.

 

OSIRIS, LE VOYAGE DES MORTS

Augiéras l’a interrogé sous la forme de cette statuette présentée dans les vitrines du Louvre. Remarquable dans son  aspect d’apparition. La double couronne sur la tête, légèrement penchée, avec crosse et fouet, mais ce qui fascine dans le faciès négroïde : les yeux hallucinés, tellement étranges, ils se vrillent dans l’âme en regard.

Ceux d’un Voyant. Dans un Ordre qui nous échappe. Pour plus et mieux qu’un simple esprit qui serait de Justice. Ces mêmes yeux ouvrent à un autre univers.

Moscophore. Le Compagnon d’Eternité.

Une impression à peu près semblable venait de l’examen des statues archaïques grecques, et plus précisément celle de Moscophore, au musée de l’Acropole, celui-là, jeune homme très beau, tout rayonnant et chargé d’un veau, la perle du testicule posée sur son épaule – initié ? Certainement pas, mais tant de fraîcheur ruisselle de lui ! En faire un compagnon d’éternité.

 

TEZCATLIPOCA, L’UNIVERS TENEBREUX

Pour d’autres raisons, plus obscures, souterraines, Augiéras invoquait aussi ce dieu mexicain figuré sur un pectoral. Tezcatlipoca, qui préside à la guerre, son rictus est terrible, les dents comme autant de crocs pour un piège – Mâche-Fer. Besoin de se faire peur, d’entrouvrir sur l’univers ténébreux ? De cette représentation viendront peut-être les dentelures en triangles alternés rouge et noir qui cernent comme une gueule quelques petits icônes. Protection, enfermement, mort pour une renaissance ? De même, est-ce l’Egypte qui aurait inspiré ces figures symboliques revenant avec une belle fréquence dans les compositions réalisées autour de 1962-64 : l’oiseau rapace, planant au-dessus des personnages de la scène, noir, doré ou blanc ? De quelle scène mythologique est tiré le garçon dressé au-dessus du lit de fer, avec son fouet ou la faucille, quel rôle lui est confié, peseur d’âmes, justicier … ? Le jeu est complexe mais très élaboré.

 

OCEANIE, LE FETICHE POLYNESIEN

Dans une autre direction, l’Océanie. Que de temps mis à interroger ce fétiche polynésien, (les brisures de tabac conservées dans la pliure de la page en attestent, de même que l’auréole laissée par le bol de café posé là ), une parure d’écorce peinte de paille, mais ce sont surtout les yeux qui accrochent, figurés par une grosse perle posée au milieu d’une coquille de nacre, des yeux pédonculés, vivants d’une vie d’ailleurs, souterraine, marine, extra-lucide.

 

SUMER, LES YEUX AVIDES

Ce même principe d’yeux comme projetés hors des orbites, on le trouve dans les statues sumériennes pour les petites effigies des civilisations de l’Egée, mais également chez Picasso … Augiéras s’en est inspiré quand il peignait ses garçons de ferme, vers 1946-48, au temps de « Noces avec l’Occident ». L’un d’entre eux n’a pas été perdu, ayant été donné à l’époque à Marcel Loth. Une tête lunaire, lancée en avant, qui serait ivre ou sevrée de sensations inconnues, des lèvres gorgées comme un fruit mûr, les yeux surtout, ahuris, exorbités pour tâter le monde, quasi aveugles à la terre et marchant vers une autre lumière. La macrophoto de têtes d’insectes donne parfois cette impression en nous révélant tout un système de protubérances qui hésitent, palpent. Egalement les ocelles, chacun œil rudimentaire mais qui, justaxposés, deviennent une optique rare qui multiplie en l’éclatant une image simple. Et, si ce kaléïdoscope s’approchait mieux d’une traduction de la vie intense ? Nous sommes là en présence d’un autre regard. Augiéras, assurément, a voulu appréhender l’univers qui se cache. Avec lui, l’anticipation se frôle. Avec ses dernières démarches, sur les falaises de Domme en 1970, avec son dernier livre, il a voulu cela.

 

NYMPHES, LES BRUMES D’HYPERBOREE

La liste des interrogations-vénérations ne serait pas complète, si ne figuraient aussi quelques unes des petites divinités des eaux. Aller au Nord  pour les rencontrer, Germanie, Suède, le monde flou des Nibelungen. Augiéras pouvait être aussi fasciné par les brumes, les eaux noires, la  vasque claire d’une source. Dans son éveil religieux passaient aussi ces corps fluides de nymphes. N’avait-il pas peint en 1959, une icône réservée ? Pour le faire naître par magie, l’Etre que ses sens appelaient ! L’œuvre existe : noyée dans des vert froids, une femme-enfant s’éveille. Combien de fois n’a-t-il pas revendiqué pour seule épouse … la Vézère ! Elle qui était consultée, qui apaisait les peurs, à qui l’on sacrifiait. A vingt an, à quarante an, et pleinement lucide.

 

POUR COMPLETER LE DIPTYPQUE

Quand à Meyrals, en hiver 1965, le cœur fatigué, l’esprit bourré de solitude noire, il appelait son double,  cet Abdallah peint des années auparavant, et qui l’avait accompagné, qui logeait dans une alcôve de chaux blanche : « viens à moi, j’ai besoin de toi ». Le silence autour hanté soudain d’une voix amie. Au seuil du prosaïque, le merveilleux apparu. Augiéras a vécu cet état de prière, homme de foi, de spiritualité. Sa vie ne fut pas une errance au sens ordinaire, mais une marche dirigée. Par lui, c’est certain. Par d’autres, la réponse est en suspens.

Laissons-lui le soin de conclure avec une lettre qui ne fut pas envoyée, mais probablement destinée à Pierre Charles Nivière en 1970. Un fragment en a été retrouvé quinze ans après la mort, dans le grenier de l’hospice, au cours d’une visite mémoire (pour vivifier cette lecture, il faudrait l’accompagner de percussions violentes, des galets frappés à l’extérieur, en lieu clos, une corde d’acier tendue sur une caisse de résonnance et sollicitée rythmiquement, la voix gronde, venue du tréfonds.

« J’ai vécu seul sur un îlot rocheux, dans une haie sauvage de Pathmos, seul dans le silence et la méditation, immobile des jours entiers … l’esprit débarrassé de toute impureté, de toute pensée profane. L’esprit clair comme un miroir face à l’Univers Divin, éternelle manifestation de l’Energie Primordiale ! Seul, environné d’eau bleue ! »

La « Planète d’Egypte » ne suffit plus à contenir

La foi dans la résurrection échappe à la Terre.

F.A, frappe à la porte de l’Aventure Absolue.

Paul Placet, Sarlat, jeudi 15 mai 1997.

Oct 02

Augiéras 68 de José Correa

Ce livre a obtenu le prix de l’aide à l’édition de l’Institut Eugène Le Roy, ville de Périgueux.

 Chez AkibooksAugiéras 68 de José Correa

68… En mai, on avait déjà fait un bout de chemin ensemble.

 

Première rencontre en Mars. Je venais de la rue et lui d’un monde inconnu. Rien ne m’étonnait. Passé les frontières de la rue, tout était permis. Penser que ce presque clochard, presque vieillard était un grand écrivain publié chez, Minuit, Flammarion, Bourgois.

Je ne connaissais aucun écrivain d’aucune maison d’édition.

José Correa.

 

Après  » Augiéras, le maître des Fougères  » (aux Editions La Lauze), ce livre est un peu la suite des souvenirs de José Correa, sur la complicité qui le lia à cet homme, écrivain et peintre de renom.

 

Sep 09

La falaise aux étoiles

association-litteraire-francois-augieras.jpgIX – LA FALAISE AUX ETOILES, par Kenwag

Dans la nuit close comme une gemme, les falaises dominent la Vézère, ruines d’une forteresse vieille d’un million d’années.

A leurs pieds, la rivière noire roule des flots de lave lisse.

Leurs vagues accrochent des cristaux de lune.

Sur l’une d’elles, deux hommes.

Habillés comme des coureurs des bois, avec des vêtements de toile solide, d’aspect militaire, coiffés de casquettes de soldat enluminées de Signes, chaussés de bottes de coureurs des bois.

Immobiles

Depuis des heures.

Depuis le moment où François est remonté du rivage, nu, couvert d’une hermine rutilante de gouttelettes d’eau.

Ils regardent les Etoiles Froides.

Rêvant d’autres Etres, là-haut, en train de les observer.

Deux hommes jeunes, le sang animé du feu de la Poésie.

Deux amis.

Paul écoute François parler.

François lui raconte ses Autres Vies.

Ses Milles Destins.

La Roue des Réincarnations.

Dans la perspective de ces visions, la mort apparaît comme un simple passage.

Le silence suite les dernières paroles de François.

Il y a le murmure de la rivière, très loin, trente mètres plus bas.

Au milieu des rouleaux, des pierres éboulées laissent apercevoir comme une pomme d’épée.

Le vent dans les frondaisons.

Un oiseau de nuit.

La Nature leur parle.

Ils écoutent les rochers raconter une Mémoire Mille Fois Millénaire.

Ils sentent en eux le frisson infini des ténèbres.

Celui de la Belle Peur aux Portes des Mystères.

D’avoir évoqué le Grand Cycle Eternel a ramené en eux l’énigme de la fin de la vie, de cette existence où l’Amitié les unit comme un seul Etre.

La perspective immense de cet inévitable passage les envoûte.

Alors, François regarde Paul.

Dans les ténèbres, leurs yeux accrochent la clarté pallide de la lune.

Il pose sa main sur son épaule.

Puis il lui murmure :

« Je reviendrai …

L’Ame ne s’éloigne pas …

Pas tout de suite …

La vie coule …

Infiniment … »

Infiniment …

Note

Je me suis servi, pour écrire cet article, de sources diverses, un entretien avec Paul Placet, la lecture de son beau livre ‘Un barbare en Occident’, aux Editions Pierre Fanlac… De rêves, aussi … Je l’ai surtitré « première approche » : en effet, c’est une vision, j’en conviens, très personnelle de François Augiéras. Pour décrire la vie de cet écrivain protéiforme, il faudrait écrire une sorte de poly biographie quasi-romane

François Augiéras : première approche, Les Aventures de l’Hermès Androgyne, Kenwag

Juil 30

Augiéras : adagio funèbre

VIII : L’HERMES ANDROGYNE

Hermès Androgyne compliqué d’Etre Solaire. François Augiéras menait une vie tantôt apollinienne, tantôt dionysiaque, elle lui a permis de connaître des instants privilégiés de communion absolue avec l’Univers. Ces secondes d’illumination existaient en-dehors de toute préoccupation artistique, elles n’entraînaient pas toujours la création de peintures, de poèmes, d’écrits.

La véritable œuvre d’art de François Augiéras en fait, ce fut sa vie.

Sous cet angle, il l’a réussie.

Même si le dernier acte a été un adagio funèbre.

Vers le bout de son existence aventureuse, Augiéras s’était mis en quête, d’une manière assez floue, d’un petit travail, pompiste, livreur, gardien de site, une sorte de viatique, pour s’assurer le minimum vital.

Il pressentait la venue des jours noirs.

La trajectoire finale de François a été très dure. La maladie le minait. Il a perdu sa dernière maison, à la mort de sa mère, en 1960. Cette double perte devait le plonger dans un avenir rempli de plus encore d’incertitudes. Puis son mariage a été un échec. L’état androgyne ouvre la voie de nouvelles perceptions, certes, cependant, en l’absence d’une discipline de fer, il entraîne une grande maladresse sociale. Augiéras, hélas, n’avait pas le cynisme froid d’un Montherlant envers la femme sous son aspect matrimonial. François cherchait sans doute l’autre facette féminine, si rare à découvrir dans le Réel, celle de ces Divinités Païennes de la mythologie celte, surgies des eaux, les seins gonflés, les lèvres turgescentes, la vulve béante, déjà moite, pour charmer les guerriers, les enflammer d’amour, de désir, de jouissance …

Toute sa vie, François a essayé de retrouver des demeures où exister. Plusieurs personnes, souvent âgées, l’ont accueilli chez elles. Il n’y restait pas longtemps. L’accueil était chaleureux, le temps d’une semaine, puis le charme s’évanouissait, il y avait une impossibilité totale de cohabiter. Augiéras, comme beaucoup de Visionnaires, était un être Possédé, habité d’une sorte de Démon intérieur. Le troisième aspect de son mental prenait trop souvent le dessus rendant son commerce avec les humains ordinaires insupportables.

Avec les autres aussi d’ailleurs …

Sans travail, sans domicile fixe, sans relations, il lui restait l’asile. La fin de sa vie a été tragique, une tragédie de solitude. Il était ignoré du public malgré de nombreux articles dans la presse. En plus, il avait une maladie cardiaque. Il a fréquenté, des années durant, les hospices du Périgord. C’était des lieux terribles, dans les années 70, ils tenaient de la cour des miracles …

Libéré de sa prison de chair, François Augiéras a rejoint le Mystère du Grand Cycle le lundi 13 décembre 1971.

 In Visionnaires du temps présent, ed. L’Originel

Juil 13

L’ultime icône de François Augiéras.

VII – L’ULTIME ICONE

De même, l’observation du personnage d’Augiéras pose le problème de Narcisse. Il semble parfois fasciné par son propre reflet au point de s’hypnotiser. Difficile de répondre. Le jeu de François était, semble-t-il, perçu par ses amis comme un Narcissisme Ouvert. A travers ses fascinations, Augiéras essayait toujours de recréer son univers personnel, de lui donner chair.

Un jour, Paul Placet, en voyage à El Goléa, avait trouvé le sosie de François dans une maison de thé. Il le lui avait raconté. Ces simples mots avaient emballé l’imagination du Poète : il s’était persuadé de l’existence d’un de ses Doubles à El Goléa.

Ce thème du Doppelgänger l’émerveillait. Partant de cette matière première imaginaire, il recréait un Univers d’Elus en s’incluant à eux. Ce n’était pas une auto-contemplation de sa propre beauté, une auto-célébration de son talent. Au contraire.

Il voulait construire sa légende pour l’inclure au corpus de toutes les autres légendes. Il voulait proposer son image aux Hommes.

Pas comme un exemple à imiter, un dieu à adorer, une vedette de cinéma à admirer.

Non.

Comme une icône à vivre, s’identifier à elle, l’incarner pour pouvoir vivre à son tour dans la Légende.

A travers sa vie, au fond, il cherchait à transcender la banalité des nôtres.

Doué de multiples talents, François Augiéras jouissait d’une grande beauté physique, irradiant une sorte de charme envoûtant. De fait, les êtres vivant dans son orbe étaient pris par sa force d’attraction. Satellites de cette Etoile, ils participaient de son histoire légendaire. « Je n’ai pas voulu écrire sa biographie, avoue d’ailleurs Paul Placet au sujet de François Augiéras, Un barbare en occident, j’ai essayé de perpétuer sa Légende. J’ai connu Augiéras dans les années 50, nous étions très jeunes. J’ai tenté de recréer une émotion vieille de quarante ans. Je me rappelle, un jour, nous étions devant la gare de Sarlat. François téléphonait à une amie possédant un château où il avait passé plusieurs jours. Il voulait la séduire, en parole, cependant son effort de séduction dépassait cette seule personne, il s’adressait aussi aux amis présents, à Boyé, à moi… Augiéras a parlé dix minutes. Alors, nous avons eu un seul désir : nous mettre à genoux pour adorer cet homme … »

Des années plus tard, Paul Placet, en écrivant ce livre étrange, touffu, lyrique, a réalisé ce désir, d’une manière symbolique : il a peint, dans ses pages, avec la palette des mots, avec toute la force d’une amitié jamais éteinte, l’Ultime Icône de François Augiéras.

Vibrante.

Lumineuse.

 

Kenwag, Publié dans Revue L’Originel N°8, Visionnaires du temps présent.

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