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Juin 03

François Augiéras, ne pas ressembler aux normaux

                                     Ses livres étaient des signes, au bord du chemin, les cailloux du Petit Poucet, ils étaient une sorte de pointillé discontinu : sa Route leur a donné un sens, elle était un continuum.

François n’a jamais été riche avec sa plume  A l’époque de Une Adolescence au temps du Maréchal, il avait reçu l’équivalent de 4000 anciens francs. Il est resté à Paris deux jours pour faire des signatures. Le troisième jour, tournant le dos à ce monde faisandé, il s’est embarqué pour Salonique : « O morts, vieux capitaine, levons l’ancre, ce pays nous ennuie … » aurait chanté Baudelaire … Il avait de l’argent en poche, Paris lui pesait, il voulait poursuivre son aventure, jouer l’Homme Toujours Absent …

 

  1. I.                     LE FILIGRANE DU DESTIN

Cet homme Etrange, au fil des pages du livre de Paul Placet, François Augiéras, Un Barbare en Occident, se révèle avec la lenteur d’un cliché photographique en tain de « monter » à la surface du papier plongé dans le bain de révélateur, sous la lumière rouge inactinique.

Derrière l’image nette de son réel, apparaît en plus du filigrane de son destin, l’image virtuelle de sa destinée tragique. En cela, il ressemble à certains héros du Romantisme Allemand, déchirés entre des passions contradictoires, sans pouvoir les harmoniser à la recherche d’une impossible Rédemption.

En Périgord, il trouve le repos de l’âme, cependant, lors de ses équipées en pleine nature, sur les rives de la Vézère, il dit : « Je vois cette falaise comme un rivage … ».

Debout sur la rive, le dos appuyé aux terres, le regard porté vers l’horizon, l’homme sent le Ressac de l’infini. Ce gouffre l’aspire, le remplit du désir de partir.

Augiéras avait une conscience cosmique. Il avait compris l’essentiel : le Chant du Monde vient battre à ses pieds, comme un Océan Gigantesque. Le champ de Force de l’Univers Primordial houle la surface du tissu Etendue-Durée autour de lui.

A la moindre occasion, il abandonne la relative protection de tantes fortunées, – elles lui permettent de survivre -, pour fuir vers la Méditerranée.

Après l’Afrique du Nord, c’est la Grèce, à la poursuite de la technique des icônes, la découverte du Mont Athos, ses décors puissants, les moindres hallucinés de ses monastères météoriques. Derrière les pratiques orientales de l’église orthodoxe, il cherche à gratter le vernis monothéiste du Christianisme Primitif pour réinventer la véritable image de la Grèce Païenne, de la Grèce Archaïque.

Mêlant l’Ange au Démon, François erre en quête de Maisons Closes.

Là, cet éternel adolescent, écrivant ses manuscrits sur de petits cahiers d’écolier, vient chercher une famille, une cellule pastorale, vivant en lieu-clos dans une ambiance de sensualité extrême, dans un climat qualifié par lui de « bestial », au sens noble du terme.

Féeries, artifices, fées nues couvertes de bijoux sous des voiles diaphanes, musiques aphrodisiaques aux rythmes onaniques, thé à la menthe mettant les sens en feu, danses à faire bander un mort ; voilà le Venusberg d’Augiéras , nouveau Tannhäuser, dénué du désir de sauver son âme de l’Enfer. Il restera toujours sensible au raffinement artificiel des bordels, comme d’ailleurs bien d’autres Vagabonds, comme Kerouac par exemple …

Ainsi, l’Homme Nu n’est jamais là où nous l’attendons, il fuit toujours vers le pôle opposé à celui où il se trouvait l’instant d’avant, particule errante entre cathode, anode, doté d’une charge en perpétuel changement, tantôt positive, tantôt négative.

Une destinée quantique …

Pulsive, sa vie hésite toujours entre l’Apollinien, le Dionysiaque, parfois Barbare Sensuel, parfois Esthète Métaphysique.

Augiéras rêvait d’une vie d’ermite solitaire, dans les bois, dans les grottes, sur une montagne, dans une forteresse. Il a essayé vingt fois de vivre de cette manière-là. Au troisième jour, affolé par la solitude, il avait une seule envie : courir vers la civilisation.

Ne pouvait-il pas supporter la réalité de ses fantasmes ?

Sans doute.

Ah, Dieux, je n’en suis pas sûr : là est le prix à payer pour participer au Grand Jeu. Comme un nageur fendant les vagues d’un crawl parfait, il faut parfois sortir la tête de l’eau pour respirer.

Le Réel est le pire ennemi.

Il est aussi la seule assise pour fonder des Rêves Réalisés

La seule Alternative à une Contemplation Abstraite.

Cette dernière ne pouvait plaire à François, être Sensuel au sens le plus fort du terme.

Peut-être, avec le temps, Augiéras aurait-il pu trouver la Bonne Equation de la Courbe du Réel. Cela n’a pas été. Les Forces du Conformisme, l’homéostasie du Champ Social, tout cela ne permet pas la facile déviance.

Riche de ses paradoxes, l’Homme marchant dans la Marge a au moins une satisfaction : ne pas ressembler aux Normaux.

Kenwag, in Visionnaires du Temps présent, Ed. L’Originel.